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Shiboleth

 

­12 fragments sur la peinture

 1 De la peinture. Par où commencer ? Peut être,   par  un nulle part. Chambre d’hôtel, par exemple. Aube. Réveil. Pénombre. Chambre inconnue. Tête encore pleine de rêves. Pleine de la certitude d’une présence. Pleine de la certitude d’une présence. Subsiste encore quelques instants. Une. Compacte et indivisible. Et que, soudain, violence. Coup.   Quand dans le miroir des toilettes on se heurte au visage d’un étranger. Coupe.    Et si je ne comprends pas.  ( Rapport,  Ressemblance, Identité ?) Entre ce type, là bas, et cette certitude, qui, il y a une seconde encore, était encore dans moi, était moi, comment pourrais-je comprendre le visage de l’autre, un visage aimé, le visage de la femme sur l’oreiller, ou même  un arbre, un mot, une ville, ou, une idée. Le peintre. La vision.    Seulement voir. Est-ce que cela a un sens ? Ce signe ,  dans le miroir , aucun rapport avec ce qu’il désigne ? Et si la réponse est oui, tout langage plastique  a-t-il un sens ? Par extrapolation, tout langage a-t-il un sens ? Pouvons-nous seulement comprendre le monde ? (cette double signification du mot) L’image dans le miroir. Non pas mot qui désigne un objet. Pas pictogramme. Ambassadeur du réel. Langue absolue. Réplique. Signe   unique de cet objet. Cette gifle, tous les matins. Peut être peintre à cause de ça. Le langage. Nommer. La première tâche assignée à l’homme. C’est déjà sortir du Paradis dans lequel les objets et leurs noms ne font qu’un. Nommer : se couper de. Nom. La bas. (*même orthographe en hébreu) Identité séparée par le miroir. Nom avant le nom. Si ce signe échoue à décrire un objet, à plus forte raison le mot. Mon nom par exemple. Mon nom, la bas. Hors de cet espace qui tout à l’heure était moi. Mon nom ne veut rien dire. Et si ce signe ne représente que lui-même, comment représenter le monde. Comment peindre ? Coupé. Le monde. L’image de ce tube de dentifrice ne veut rien dire. Et pourtant je sais ce que c’est. Croyance en une langue paradisiaque, dans laquelle le monde est son signe. Croyance d’une langue sans verbe. Immobilité des paradis. Le diable agile qui ne peut pas se voir dans un miroir, y introduit un peu de mouvement, un peu de vie. Comment peindre ? Nommer. Posséder. Dominer. Le premier commandement. Celui de nommer donc de commander.

 2 Il y a un instant à peine, le monde était dans moi. Compris dans moi.  Entier. La sensation qui si nous mourons ce monde disparaitra avec nous. Et tout à coup, dans le miroir,   l’écorce, l’enveloppe qui contient ce monde, cette fois dedans le monde. Chacun de nous est un paradoxe de Russel. Pour cette raison, attrait  des eaux immobiles et cette effroyable symétrie. Ce visage de clown dans le miroir, le paradoxe de Russel !

 3 Fermer les yeux. Essayer de retrouver cette présence. Pleine. Lisse. Opaque à force de clarté. Qui est ce ? Ni visage, ni forme. Un écho, peut être, ou, plutôt, une rumeur. Comme une foule où tous parlent en même temps, dans laquelle je me sens vraiment chez moi Rouvrir les yeux.   Le bonhomme dans le miroir. Je ne peux pas le saisir.   Bien plus qu’un étranger dans le miroir. Aucune empathie vis-à-vis de lui. Dans la rue, une silhouette, et déjà, je la connais d’emblée. La façon dont elle marche, dont son pied touche le sol, d’abord. Légèrement et penchée en avant, ou   un peu voutée et hésitante, ou encore  lente, imposante, le torse et l’abdomen bombés. Puis, s’approchant, le mouvement du corps, la tête et les mains surtout. L’expression des mains, la manière dont le cou s’articule, se meut. Enfin, les traits et les expressions  du visage. Tout cela,   une sorte d’image entière et pleine.  En un instant,    idée d’ensemble du personnage. Même si   devra être modifiée par la suite, restera une   pièce majeure  du puzzle . (la première image que nous avons de quelqu’un ,   la plus significative). Pas le bonhomme dans le miroir. Je ne peux pas le saisir en entier. Je ne peux pas aller du général au particulier. Je ne peux pas avoir une vue d’ensemble de lui. Lorsque l’on peint , d’abord   avoir une vue d’ensemble.   Delacroix : Il faut commencer une toile avec une brosse grande comme un balai et la finir avec un pinceau petit comme une tête d’épingle. Impossible.  Le bonhomme refuse de se laisser saisir. Il n’est jamais surpris par notre regard, il s’y prépare. Les anciens croyaient en la présence d’un rayon visuel, une sorte de rayon qui sortirait de l’œil pour aller chasser des images. Un œil pieuvre dont les tentacules iraient palper les objets. Cette croyance réfutée au quinzième siècle ( ?) est pourtant beaucoup plus proche de la sensation que j’ai en peignant   . Seulement, chaque fois que je projette dans le miroir,  un tentacule pour y pêcher une bouche une oreille ou un œil,  ils se crispent, ils se défendent, et finalement je ramène à bord quelque chose qui ressemble plus à une vieille chaussure ou à une boite de conserve qu’à une proie vivante. Le bonhomme, derrière le miroir, ne me livre que des bouts de cadavre que je ne peux pas recomposer, recoudre pour en faire  un corps vivant. Je ne peux pas articuler ces détails en une vue d’ensemble. C’est comme si je lisais tous les mots d’une phrase sans que je   puisse en comprendre le sens.  (Dessiner à même le miroir pour relier ces dépouilles). Je ne comprends pas ce que je vois dans le miroir. Un homme dans la rue, il marche d’une drôle de façon. Un peu comme Charlie Chaplin. Je m’identifie à lui immédiatement. Je le comprends. Je pourrai l’imiter. Pas le bonhomme dans le miroir. Aucune sympathie. Je ne peux pas l’imiter, pas plus que lui ne peut le faire. Tout au plus, le singer.

  4 A  moins qu’il n’y ait rien à comprendre. Ce que nos yeux voient   ne donne aucune information véritable sur le monde. La vue  ne servirait que pour ne pas trébucher dans la rue ?  Si oui, quel est le rôle  du peintre ? Donner à l’image l’expression d’un langage ?

 5 Refermer les yeux. Déjà, ce fantôme, dans moi, s’est estompé. Effacé, disparu.  Pourquoi est ce t-il important ? Peut-être parce que je sais que cela est ma seule chance de communiquer avec autrui. Seule planche de salut. Soirée. Je parle à quelqu’un. Verres de champagnes. Nous venons de faire connaissance. Mais je sens qu’il regarde sans cesse par-dessus mon épaule les invités qui entrent dans la pièce. Je sens qu’il n’est pas là. J’arrête avec les lieux communs. Eclat.    J’éclate de rire. Je sens son regard paniquer. Revenir à soi même.  Arrêter de glisser. S’accrocher véritablement, aux aspérités de l’autre, aux autres, mais d’abord à soi même. Je prends un peu de dentifrice et dessine à même le miroir sur l’image de l’étranger, un visage qui me ressemble. (Peindre un autoportrait sur un miroir sans tain derrière lequel se tient le spectateur). Un masque qui  démasque


  6   le rivage: le seuil de la mer*(en hébreu plage se dit seuil, lèvre, langage de la mer), qui est aussi la lèvre de la mer et le langage de la mer. Quel étonnant endroit pour loger la parole. Galets. Jeter sur le sable mouillé un alphabet fait de lettres découpées comme celui  qu’on donne aux enfants. Cette trace de dentifrice sur le miroir, la limite ultime de notre monde comme cet arc de triomphe érigé sur la plage de Lisbonne pour évoquer l’endroit où les vaisseaux partirent découvrir un monde nouveau. Nulle Amérique de l’autre coté du miroir. Ceci est vraiment le seuil d’un autre monde. Un monde où nous ne pouvons pas pénétrer. Peut-être, un monde duquel  nous avons été chassés. Le langage, seuil entre cette mouvance, ce rythme, et la terre , la terre ferme sur laquelle nous vivons nous aimons, avons des enfants et où on enterrera nos corps.   Nommer l’hôtel, Hôtel Intercontinental. La mer de Carthage de mon enfance. Nous jouions aux cinq pierres avec des morceaux de mosaïques trouvés dans la vase molle  . Palais détruits. Ruines d’Empires. Pour jeux d’enfants. Peut être,   encore aujourd’hui. Jouer avec des pierres qui ont déjà raconté des histoires. D’autres histoires. D’autres vagues. La même. Toujours. Balt el Bahar ! Va paver la mer.  Quelque fois nous utilisions des imitations en plastique. La mer. La mer est un lieu théorique, comme le tableau noir sur lequel étaient inscrites puis effacées toutes sortes d’équations, ou, comme ce plancher d’avion, sur lequel je voyais avancer à reculons le mollet mathématiquement tendu d’une hôtesse de l’air qui distribuait des sandwichs mous et des boissons tièdes et sucrées. Il faut marquer cette surface, comme on fait des buées sur un miroir. Ou comme on dessinerait des moustaches sur le portrait d’une dame qui sourit. La mer est tendue et lisse et opaque comme le ventre d’une femme enceinte. Le seuil. Sur le seuil des portes écrire un secret.

  7 Derrière le miroir on   me donne une réponse à une question que j’ai du mal à formuler. Narcisse attiré par celui qu’il aime disparait dans un tremblement de vague, mais, quant à moi, tous ceux qui me sont chers, ce trouvent de notre coté du miroir.( jusqu’à   limite ultime, le point de contact de mon doigt avec la glace, le moment privilégié où l’eau se trouble) Les bornes du monde. Seuil. D’une part l’infinité des objets qui le composent. Masse. De l’autre, ce miroir. Le désert d’un coté, la mer de l’autre. Comme notre pays.

  8 Prendre un rocher. De façon arbitraire et hasardeuse. Puis, à   distance, faire son «  portrait » en terre glaise. Entre les deux, un chemin à travers lequel passeront des amis. Peu à peu, avec les intempéries, la glaise s’effritera puis tombera en poussière. Seul le rocher, le vrai, restera, avec à ses cotés, le souvenir de celui qui aura été son signe.   Tombeau de Narcisse.  Le mot en hébreu pour dire  «  empreinte, trace » est le même que celui pour dire « noyade, naufrage ».  Trace/ Noyade Une borne à l’infini. C’est au prix de la disparition physique de l’empreinte que peut subsister  la trace.

  9 Idée de Narcisse comme amour de soi. Pathétique contre sens. Car à aucun moment de l’histoire le gamin n’est conscient que c’est à lui,  ce visage dans l’eau. A aucun moment de l’histoire il n’est conscient que c’est un reflet, une image, une fiction qu’il aime. Il est persuadé qu’il y a vraiment quelqu’un. A qui il peut parler. Qu’il peut aimer.  Avec lequel il veut se réunir. Ou est l’amour de soi ? Il ne comprend pas que ce qu’il voit n’est qu’un signe. Son pêché n’est pas de s’aimer mais celui de ne pas comprendre que le miroir est un seuil qu’on ne peut pas franchir. Là-bas le monde des signes. Ici la vie, la vraie. Il ne s’aime pas, il aime un signe et il ne le sait pas. Il meurt pour avoir pris un signe pour le réel. L’histoire est celle de Narcisse et Echo. Des les premières lignes le thème en est donné. Echo est punie car ,  mauvais usage de la langue,    son langage sera très restreint. C’est une histoire sur la langue, pas sur l’amour de soi. Ce collectionneur qui voulait payer moins cher une nature morte où il y avait deux pots, qu’une autre où il y en avait trois.   Le Narcissisme , impossibilité de distinguer entre le monde des signes et des idées, et celui, réel, dans lequel nous vivons. Beaucoup plus dangereux que le simple et passif amour de soi. (  sacrifier des vies au nom d’une idée !) Vivre sur le seuil. Toute connaissance passe par la compréhension du rôle du miroir. Nous avons besoin de construire constamment des modèles de la réalité. Pour la comprendre. Pour survivre. Idéologues sanguinaires. Toujours se souvenir que ce ne sont que des modèles.   Narcisse, Echo visuel.  Echo sa compagne. Son double. La même histoire racontée deux fois. Echo, prisonnière du langage. Narcisse prisonnier du monde. Pas amour de soi. Métaphore sur le non-fonctionnement du langage. Mort des protagonistes, car ne peuvent pas parler. Transformation de Narcisse en fleur. Echo en rocher. Image d’une tombe. Une fleur sur une pierre. Nous autres, spectateurs de cette tragédie, avons la nostalgie d’un monde  , dans lequel le mot « monde » serait un objet appartenant au  monde, ou, celui, d’un autre où tout ne serait que   langage. Peut être la même nostalgie.     L’artiste échappe à cette double nostalgie. Car il en est le narrateur  . La vie commence aux noces de Narcisse et d’Echo. Narcisse a la rigidité d’un substantif ; Echo a la mouvance d’un verbe. Idée narcissique d’un Paradis figé. La femme et le serpent ont la souplesse des acrobates

 10 En Hébreu le verbe être n’existe pas au présent. On ne peut pas dire Je suis.. on dit je.. tout court, ou je serai , ou encore j’ai été.  On a traduit « Je pense donc je suis » par « je pense donc j’existe ». Ceci me rappelle une blague : Un professeur qui enseigne à lire des paysans écrit sur le tableau noir la lettre V, et les paysans disent « V », puis la lettre I, même jeu, puis P puis E puis R puis E. Lorsqu’il demande aux paysans de lire le mot formé, eux lisent « serpent ». Non ! Être n’est pas exister. Descartes aurait pu écrire Je pense donc j’existe, mais il dit je suis. La force de cette formule est qu’on ne dit pas, avant lui, «  je suis » tout court. On dit je suis grand, je suis gros etc.. Si bien que pour traduire en hébreu cette formule il faudrait dire «  je pense donc je. » Retraduire de l’hébreu en Français de cette façon redonnerait une force neuve à cette expression qui est devenue un lieu commun. Je pense donc je.

  11 Je ne peux me peindre qu’en train de me peindre. Un autoportrait vise par delà les traits physionomiques du peintre l’acte même de peindre.
Je ne peux pas dire « je ». Je ne peux dire que » je dis ».
Je (est) verbe.

  12 Métro, Paris. Dans une vitrine, une revue avec un autoportrait de Rembrandt, sur la vitre le reflet d'un type avec des cheveux blancs. Il se passe une seconde avant que je comprenne que c'est moi. Pourquoi est ce que je m'identifie plus volontiers avec la tête de Rembrandt? Je me déplace de telle sorte que le reflet de mon visage coïncide avec le sien. Un journal titre qu'une banque a fait faillite. Ou qu'elle va faire faillite. Je ne sais pas. Dans les marches , une femme africaine, son visage me rappelle une sculpture que j'ai acheté il y a peu de temps, et grâce à elle je comprend combien elle est belle. La beauté d'une déesse. Mais le visage de Rembrandt me hante encore. Elle a des bas de laine usagés, et des chaussures plates déjà écrasées. Elle marche lourdement.  Dans le wagon, en face de moi, un type assis. Assis en fœtus. Replié sur lui même. Regard tourné (comment dire) dedans. Peut être dort il. Un type tout à fait ordinaire. Pas beau, pas intéressant, et pourtant j'aurai aimé le peindre. Le volume de son front, la courbure du nez, l 'ombre qui tombe sur sa joue. Qu’ est ce que l'on nomme beauté, une sorte de logique. Logique qui lie la forme d'un visage avec la courbure des montagnes, qui nous montre l’harmonie dans le chaos des nuages. Le visage du type, évolution en ligne droite à partir du minéral. Une beauté de roche. Je regarde autours de moi. Visages fatigués, somnolents. Il n'y en a pas un que je n'aurai plaisir à dessiner.. Quelque chose commence à bouger chez le type. Il sort de sa somnolence. Les paupières. La commissure des lèvres. Une pensée lui passe par la tète. Tout à coup, ce visage de roche, se déforme. Un individu informe, aquatique passe par dessous sa peau. Quelqu'un qui est liquide prend le contrôle, prend le pouvoir. Tremblement de terre. Vraiment. Toute cette beauté s'effondre. Des expressions habillent, véritablement habillent ce visage, comme si elles étaient quelque chose d'étranger. Et toute cette logique, toute cette beauté minérale, rocheuse, s'effondre. Et tout à coup je n'ai pas envie de le dessiner. Comme si derrière le visage de pierre il y avait quelqu'un d'autre, quelqu'un qui ne mérite pas un visage si parfait.  Un homme doit mériter son visage. Tout masque mortuaire est beau. Mais l'art doit il, peut il se permettre, de s'occuper de ça?......