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Ebauche pour une ébauche de "Un coup de dés jamais n'abolira le hasard" de Stéphane Mallarmé

Ofer LELLOUCHE

ÉBAUCHE POUR UNE LECTURE DE «UN COUP DE DÉS JAMAIS N ABOLIRA LE HASARD»

Symbolisme, terme qui peut prêter à confusion quant à la poésie de S.M.
Le symbole, une chose qui veut en dire une autre. Par exemple, Alceste, le misanthrope, « l’homme aux rubans verts » ne peut être compris que si l’on sait que, au Moyen Age, le vert est la couleur des fous.
Arbitraire du symbole. Sans doute la raison pour laquelle on ne dit pas signe mais « symbole mathématique ». Mais encore, ambigüité du terme qui évoque aussi un archétype aux racines ancestralement enfouies dans la mémoire humaine.
On est tenté de déchiffrer Mallarmé, comme si les mots avaient un sens caché, comme si une chose en voulait en dire une autre alors qu’il faut simplement réapprendre à lire. Sa poésie n’est pas obscure, elle est difficile. Plus que tout autre, Mallarmé rompt avec cette tradition selon laquelle une poésie serait une sorte de prose dite d’une façon mélodieuse, comme dans ces textes d’opéra à laquelle la musique serait rajoutée par dessus une narration écrite à l’avance.
Le langage de la poésie, comme celui du rêve serait analogique, et associatif, tandis que celui du pictogramme (ou du symbole) fonctionne, à l’image du miroir de Platon, par la transposition.
L’analogie heurte la raison car elle est ana-logique. Elle n’est pas répétition du même . Elle introduit le chaos dans le discours. Démoniaque et démentielle à l’image invraisemblable du bâton qui se casse lorsqu’on le met sous l’eau. (dia- à travers, bolos-voir, le diable étymologiquement, serait celui qui nous fait voir des mirages)

Plus que du symbole, dans le sens originel du terme indiquant deux bris de poteries qui, jointes, retrouvent leur unité, il faut parler du miroir et de la symétrie qu’il engendre. Ne serait ce que parce que , tout Art Poétique, (et Un coup de dés s’inscrit dans cette grande tradition des arts poétiques) doit une réponse au philosophe.
Le miroir du philosophe peut copier l’univers entier sauf se copier lui même. Le sujet de l’art sera donc l’art . Le thème du poème sera le poème. Echec et Mat au philosophe et la naissance de l’art moderne sous la forme d’un autoportrait affranchi et définitivement anonyme.

Je me suis heurté ( jeune artiste à mes tout premiers débuts) à l’œuvre de Mallarmé, véritablement comme on se heurte à un mur. Mais très vite je compris que cela ne constituait pas un obstacle qui obstruait la vue, mais bien plutôt une muraille qui ne cachait rien quand on en avait fait le tour mais dont je sus immédiatement que dorénavant il serait difficile de m’en éloigner.
C’était dans un moment de crise. Celle de la représentation. Soit parce que l’art abstrait agonisant s’enlisait dans une gestualité maniériste et que l’Art conceptuel à peine naissant montrait déjà les limites de sa durée possible de vie, soit que, parce que c’est toujours une crise de la représentation.
Dans l’incertitude de présenter face au monde un miroir d’une épaisseur nulle, à restreindre l’action du peintre au seul geste de désigner du doigt ses objets, renonçant à l’intermédiaire du langage, et économisant ainsi toute commission de courtage, ou, de celle là, qui ferait de la langue un bijou de pacotille dedans le monde, se posait l’interrogation : le langage serait il un objet qui fait partie du monde ou en serait il souverainement exclu ?
Plus héroïque de dresser ce paradoxe bien haut en étendard. Je trouvai dans la poésie de Stéphane Mallarmé une hypothèse de travail assez forte pour songer à y consacrer une vie. Le rôle de la langue ne serait ni de la décrire ni de s’y associer mais d’interpeller la nature.
Considérer la nature non comme un objet à copier mais comme un texte qu’il faut interpréter, disait Claudel à propos de Mallarmé, mais plus encore, car ça marche dans les deux sens, lire un texte comme si l’on s’y risquait, la poitrine nue, et mal armé, dans un pays en friche.

Tu remarquas, on n’écrit pas, lumineusement, sur champ obscur, l’alphabet des astres, seul, ainsi s’indique, ébauché ou interrompu ; l’homme poursuit noir sur blanc. Ce pli de sombre dentelle, qui retient l’infini, tissé par mille, chacun selon le fil ou prolongement ignoré son secret, assemble des entrelacs distants où dort un luxe à inventorier, stryge, nœud, feuillages et présenter. (Quant au livre, L’action restreinte)

Rétablir une tension entre le monde et le langage. Respecter l’autonomie souveraine des deux cotés du miroir. (Eviter cet amalgame nostalgique de l’enfance ou des paradis perdus dans lequel la langue et le monde ne font qu’un, tel qu’il est pratiqué trop souvent dans l’art contemporain).
Surtout, lire, le monde et la langue, comme on touche, comme on tâtonne en aveugle, un caillou solitaire, qu’on aurait, sous une impulsion subite, fourré dans sa poche, et qui prend, sous la caresse, des dimensions inouïes.
Ceci a été pour moi la grande leçon tirée de l’œuvre du maitre.
L’autre jour à l’atelier le modèle frappe à la porte c’est la première fois elle entre et se déshabille elle essaye une pose compliquée prenez la pose la plus simple possible elle se tient debout les bras le long du corps pourquoi cette impression qu’elle n’est pas encore nue ? elle est d’abord un peu embarrassée instable puis peu à peu elle rentre dedans elle-même et plus elle se renferme sur elle-même et plus elle s’offre à moi la rencontre avec un autre est toujours une rencontre avec une immense solitude mais cette solitude loin de se verrouiller de se défendre s’ouvre avec générosité totalement à la condition toutefois de mettre en vis-à-vis et en guise de clé une autre solitude la mienne (le un lorsqu’il se regarde dans un miroir est nu) nul rossignol ici ne marche on ne peut pas forcer cette serrure pas de raccourci (c’est un peu la même chose quand on lit un poème).

UN COUP DE DÉS JAMAIS N’ABOLIRA LE HASARD, comme la phrase qui ouvrirait une symphonie, et la résume. Prendre l’ensemble des douze double pages (à tort comptées onze car ne prenant pas en considération la page du titre) du poème, les plier et les replier, jusqu’à leur donner des dimensions assez petites pour qu’elles puissent tenir dans le creux d’une paume.
Je corrigeais un ami qui citait « le coup de dés ». C’est « un coup de dés » qu’il faut dire, tant chaque signe, chaque lettre, fait sens. Car il faut lire Mallarmé à la fois comme un musicien, à haute voix, à l’écoute de chaque son du poème, ou comme un kabbaliste, se penchant sur les significations multiples de chaque mot, de chaque lettre, comme un plasticien, attentif à la typographie et la mise en page, en mathématicien ou en philosophe des mathématiques (en tout cas dans ce domaine, comme dirait Russell, où les mathématiques semblent si simples qu’elles en deviennent extrêmement difficiles ).

Surtout, car on a trop lu cette poésie comme un jeu érudit et précieux, comprendre qu’il s’agit d’un message existentiel écrit au bord d’un gouffre, véritablement du fond d’un naufrage. Lire un coup de dés avec, en arrière plan, Pour un Tombeau d’Anatole, (recueil de notes prises par le poète pour tenter d’écrire un Tombeau à la mémoire de son enfant décédé à l’âge de huit ans. )

Lire d’abord à haute voix :
Lire UN. Du fond de la gorge, Un est à peine une voyelle, plutôt comme un gémissement ou un cri étranglé (Un son qui rappelle le « Rien » qui ouvre le poème : Salut.) s’oppose, ou s’unit au « LE », ailé et aérien, d’ inclinaison d’aile. Le UN est intérieur, il vient de l’intérieur de la gorge. Le LE est comme un doigt pointé vers un au-delà. LE, EL, AILE.
Lire à haute voix, un coup de dés. Le son part du fond de la gorge, du « fond d’un naufrage », se heurte au fond du palais en K pour venir trébucher sur les dents D D. Comme quelqu’un qui raclerait sa gorge pour cracher, ou, comme un sanglot. Catharsis.
LE HASARD. La phrase se clos sur ce son sourd en R. En écho du un. Le D est tu. Comme si le choc des dés s’étouffait sur cette fin de vers dans l’absence et le silence.
Prendre une respiration avant de lire JAMAIS. Lire j’aimais. Never more. Lenore et Poe, en arrière plan. Douceur des sons en opposition avec la dureté implacable du sens.
N’abolira, cette succession de couples de A. JAMAIS N’ABOLIRA LE HASARD. Comme dans ANATOLE MALLARME. (Noter que Etienne Mallarmé échangea son nom en Stéphane. Serait-ce pour la répétition du A ?) Avalanche de sons en A, comme une alarme ou comme plainte là où les mots manquent, mais aussi clochers d’église ou pyramides.

S’attarder sur les significations de chacun des mots.
Double signification du mot UN en Français. UN. L’unique, Dieu est un et son nom est un. Ou bien, un, quelconque. Un… par exemple. Tout le poème est tapi dans le pli entre le un quelconque et le un unique.
La difficulté, en mathématique, de tous temps, mais aussi dans l’expérience empirique de notre existence et du monde, de concilier la notion d’un continu ( amalgame hasardeux, indéfini , ou plutôt irrationnel selon le langage mathématique) et du discontinu. (le nombre, le point, ou la certitude de l’unicité notre individualité). (La crise existentielle et mystique des pythagoriciens après la découverte du théorème qui prouva que la combinaison de deux nombres entiers donnait un nombre irrationnel). Leibnitz s’écriait : « quel bonheur que 1=1/2+1/4+1/8+1/16…. ! » Quel bonheur que notre existence soit à la fois unique et close et qu’elle soit la somme infinie de tous ses fragments. Notre perception du nombre UN est liée à la certitude de notre propre individuelle existence. Lire UN en vis-à-vis avec HASARD. Notre propre individualité, celle qui nous semble si unique, le fruit du hasard, Face au hasard, ou faisant partie du hasard.
UN à lire en rapport avec « LE »(HASARD) . Mesurer la distance du UN au LE.
Je me souviens avoir vu au Musée de Sao Paulo une radiographie du dernier autoportrait de Gauguin. Il avait commencé par un profil comme il l’avait déjà fait souvent, puis, l’effaçant,(chose qu’il ne faisait jamais) s’était fait de face, dans une expression terrible d’un homme qui se voit dans un miroir pour la dernière fois, ou comme un autoportrait d’Antonin Artaud, puis enfin, sans doute effrayé par cette image, la version finale du trois quart. Le UN est vu de face le LE est lu de profil. Divinité ou Souverain inaccessibles tapés sur les monnaies.
Le passage du UN au LE, figure de style. Pour ménager une surprise, pour annoncer un dénouement. Utilisée souvent par Hugo comme artifice rhétorique.
Un incident survenait,…, l’arrivée (d’un groupe de corbeaux) (Victor Hugo, l’homme qui rit)
À laquelle SM donne une signification profonde. Le thème de la décollation (Jean le Baptiste), l’écart entre un vécu et la pensée de ce vécu.
Sous une inclinaison/plane désespérément/ d’aile/ la sienne
Cadavre par le bras/écarté du secret qu’il détient
Le passage du UN au LE comme franchir le miroir.
Quand je ferme les yeux le monde est dans moi et je suis UN. Mais dans le miroir, je deviens LE. Coup devant le miroir : je suis deux.
COUP. Véritablement un coup , qui coupe le UN en DE(ux) puis en DES. Description d’une genèse, le big-bang décrit dans la page suivante. SOIT/que/l’abîme..
N ABOLIRA. Nier la négation. Pas forcement une affirmation. Antérieur au cogito ergo sum (il est question de pensée, et de Descartes, puisque toute pensée émet un coup de dés) . L’action restreinte à la négation de la négation. Port de départ , naissance du poème.

Dans le pli de la page, comme dans le pli entre ciel et terre, apparition du navire.
L’idée du pli, de la page du livre, mais aussi du miroir. Tout le poème est construit dans une symétrie en miroir.

Symétrie des miroirs, symétrie des tombeaux.

L’édition de la Pléiade place le mot JAMAIS en milieu de page. C’est la seule édition à l’avoir fait, (ni l’édition originale de La Plume, (sur la photocopie de cette page contenant les corrections typographiques du poète figure la note : « reculer jusqu’à la flèche ») ni celles, nombreuses qui ont suivi ne possèdent cette particularité) et je n’ai jamais trouvé de réponse à cette altération du texte original. Cette particularité, à ma connaissance, est restée inaperçue. Pour un peintre, toutefois, cette décision bizarre pose un réel problème. Imaginez une composition de Giacometti .( La peinture de Giacometti est un exemple de réflexion sur la symétrie, sur la frontalité et sur la signification du nombre UN. ) dans laquelle la figure aurait été déplacée en bas à gauche de la page. Ceci d’autant plus choquant du fait que le mot JAMAIS comporte une symétrie interne avec le AMA , axe, autours duquel s’équilibrent les deux termes UN COUP DE DES et LE HASARD (étymologiquement « le jeu de dés »). À ceci s’ajoute que le poème est écrit de façon symétrique, puisque le premier et le dernier mot sont les mêmes, et que la double page du milieu est construite en symétrie en miroir avec COMME SI / COMME SI. ( Un des thèmes du poème évoque celui de Narcisse et Echo, avec la noyade du Maitre, de la sirène et l’apparition du Roc (Echo). )
Il y aurait toute une étude à faire sur les compositions symétriques et asymétriques dans cette fin du XIXème siècle. Les Allemands, dans la lignée de Gaspard Friedrich et de l’école Wagnérienne, utilisent des compositions symétriques, comme pour amplifier le drame existentiel, tandis que les Français et les impressionnistes en tête, sous l’influence Japonaise, utilisent des compositions plutôt décentrées.
Pour Mallarmé, mettre en page le JAMAIS dans le coin gauche de la page équivaudrai à aller décrocher le crucifix du mur d’une église, pour le déposer dans un coin de la salle.
Ce poème est un Art Poétique, la genèse d’un poème, en même temps qu’il est un Tombeau. (Le courage de mettre sous une forme épurée abstraite et dénuée de tout sentimentalisme le témoignage d’un vécu d’une intensité inouïe.)

Le poète, qui était sans doute kabbaliste, savait-il que le mot, en hébreu, qui signifie naufrage signifie aussi laisser une trace ?